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Fédération de la Libre Pensée des Alpes-Maritimes

Association de recherche philosophique et d'action sociale - Adhérente à la fédération nationale de la Libre Pensée - Ni dieu, ni maître ! A bas la calotte et vive la Sociale !

Publié le par librepensee06.over-blog.com
Publié dans : #Communiqués nationaux

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Jaurès, le socialiste, le fondateur de la SFIO, le fondateur de L’Humanité.


Jaurès, le pacifiste, assassiné pour cette raison.


Jaurès, le promoteur de la loi de 1905 de Séparation des Églises et de l’État.


Jaurès, l’orateur.


Jaurès, l’historien, notamment de l’Histoire socialiste de la Révolution française.

 

 

CALOMNIATEURS D’HIER ET FAUSSAIRES D’AUJOURDUI


Aujourd’hui, en 2014 tout le monde est jauressien, de l’extrême-droite à l’extrême gauche en passant par l’extrême-centre. Et bien, dans ce déluge d’eau bénite et de larmes de crocodiles, la Libre Pensée a décide de verser une goutte de vinaigre. Il faut rappeler la campagne de haine contre Jaurès, les calomnies, les appels au meurtre, les tentatives de meurtres, les pamphlets, les caricatures, les journaux, les journalistes et les écrivains. Une presse stipendiée, corrompue, payée par l’ambassade de Russie et son ambassadeur Iswolsky que Jaurès traitait de « canaille ». La Révolution russe de 1917 publia les preuves de cette abominable vénalité de la presse française.


On oublie cela ; or, il fallait cela pour aller à la guerre.


Commençons par Charles Péguy qui demande en 1913 « une charrette et un roulement de tambour (pour) l’empêcher de nuire une dernière fois avant que de nous délivre de lui le couteau de la guillotine ». La même année, mais en février, il écrivait « je demande pardon aux lecteurs de prononcer ici le nom de Jaurès. C’est un nom qui est devenu si bassement ordurier... Ce gros bourgeois parvenu, ventru, aux bras de poussah… ce malhonnête homme. Un pleutre. Un fourbe parmi les fourbes. Un grossier maquignon du Midi ». Il dit aussi « un agent du parti allemand… le tambour-major de la capitulation » [1].


Il avait menacé en 1910 « les vies sont longues, les mouvements contraires. Qu’il ne nous tombe jamais sous la main ; il ne rirait peut-être pas toujours ».


Péguy n’est pas le seul. En 1904, depuis son exil pour attentat contre la sûreté de l’Etat, Déroulède écrit à Jaurès : « Je vous tiens, vous Monsieur Jaurès pour le plus odieux pervertisseur de consciences qui ait jamais fait en France, le jeu de l’étranger ».


Urbain Gohier qui finira comme publiciste antisémite sous Vichy écrit « Herr Jaurès ne vaut pas les douze balles du peloton d’exécution ; une corde à fourrage suffira ».


Maurice de Waleffe, le 17 juillet 1914 (dix sept juillet, deux semaines avant l’assassinat) écrit dans Paris Midi « Dites-moi. A la veille de la guerre, le général qui commanderait à quatre hommes et un caporal de coller au mur le citoyen Jaurès et de lui administrer à bout portant le plomb qui lui manque dans la cervelle, pensez-vous que ce général ne ferait pas son plus élémentaire devoir ? Si et je l’y aiderai »


L’Action française n’est pas en reste ! Nous ne donnerons que quelques citations. « Le symbole ignoble, tonitruant et véreux du parlementarisme expirant…Du point de vue national, ce militant du Gaillacois mériterait un châtiment exemplaire dans tout Etat organisé » (Léon Daudet, 21 avril 1913). Ou Charles Maurras, le 18 juillet 1914« Chacun le sait, M. Jaurès, c’est l’Allemagne. Or, quand M. Jaurès fait du patriotisme à la Chambre, il n’y a personne dans les travées, dans les tribunes, pas un collègue, pas un journaliste, pas un huissier, pour lui jeter les pommes cuites auxquelles a droit ce misérable ».


Insistons, il ne s’agit ici que de quelques exemples, bien peu nombreux, parmi des incessants appels au meurtre des calomniateurs d’hier que tout le monde voudrait oublier.


Mais ce tableau serait terriblement incomplet si on ne mentionnait les faussaires d’aujourd’hui. Et il faut le dire sans faiblesse ni pitié, les plus féroces adversaires de Jaurès sont les dirigeants du Parti Socialiste. Ils vont même devenir des faussaires. Ainsi, Vincent Peillon affirme « Jaurès va faire l’unité …c’est pourtant une de ses actions les plus discutables et les plus contestables » [2].

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Jean Jaurès (photo Nadar)


Or, en 1905, les congressistes, qui fondent la SFIO avec Jaurès et avec son accord plein et entier,


« affirment leur commun désir de fonder un parti de lutte de classe qui, même lorsqu’il utilise au profit des travailleurs les conflits secondaires des possédants où se trouve combinée accidentellement son action avec celle d’un parti politique pour la défense des droits et des intérêts du prolétariat, reste toujours un parti d’opposition fondamentale et irréductible à l’ensemble de la classe bourgeoise et à l’Etat qui en est l’instrument.
En conséquence, les délégués déclarent que leurs organisations sont prêtes à collaborer immédiatement à cette ouvre d’unification des forces socialistes sur les bases suivantes, fixées et acceptées d’un commun accord.

1° Le parti socialiste est un parti de classe qui a pour but de socialiser les moyens de production et d’échange, c’est-à-dire de transformer la société capitaliste en une société collectiviste ou communiste, et pour moyen l’organisation économique et politique du prolétariat. Par son but, par son idéal, par les moyens qu’il emploie, le parti socialiste, tout en poursuivant la réalisation des réformes immédiates revendiquées par la classe ouvrière, n’est pas un parti de réforme, mais un parti de lutte de classe et de révolution. »


Sangnier, fondateur du catholicisme social, démocrate-chrétien, se déplaça en personne au procès de Villain. Sangnier témoin de moralité de l’assassin de Jaurès !


Que dit-il ?


« Voici, en effet, bien des années déjà que je n’ai pas vu Raoul Villain. Quatre ans avant la guerre, il s’était éloigné de moi sans qu’il y ait eu d’incident entre nous ni aucune rupture, et je le voyais même quelquefois chez moi, où il continuait à venir de temps en temps… De toute manière, le souvenir qui me reste de lui est celui d’un être tendu à suivre ce qu’il croyait être la vérité…. Il a dû se figurer absolument que Jaurès était un traître, qu’il allait perdre la France … Messieurs, comment un être droit, sincère, loyal a-t-il pu être amené à une aussi épouvantable et audacieuse conclusion ? Ce n’est pas à moi de le dire ici et je sortirais de mon rôle en vous apportant à ce sujet mon opinion personnelle. Ce qui me semble certain, c’est que toujours, même en accomplissant son crime, Raoul Villain a dû avoir à coeur de suivre les injonctions de sa conscience ; encore une fois, je n’ai pas suivi Raoul Villain durant les quatre années qui précédèrent l’acte qu’il a accompli, mais, le souvenir que j’ai de lui est si net, si précis, que je crois de mon devoir de rendre ce témoignage à sa valeur morale  » [3].


Est-il possible de faire plus grand éloge ? Sangnier ayant parlé ainsi, qu’a à ajouter un avocat pour sa plaidoirie ?


Ne pas rappeler cette responsabilité du fondateur du Sillon c’est mentir sur les origines et les mœurs de la démocratie-chrétienne, ou, si l’on préfère de « la deuxième gauche ».


Pourtant, l’ouvrage de M. Rocard de 1969 qui fait référence à Sangnier, sur le P.S.U et ses origines n’en dit rien ; pourtant, H. Hamon et P. Rotman, qui expliquent les origines de la « deuxième gauche » et mentionnent, fort justement, Sangnier, n’en disent rien ; pourtant, J. Delors qui se revendique de Sangnier n’en parle pas.


Hollande parle de Delors « Il avait les bons maîtres et fréquentait les bons lieux, dit-il, avant de préciser : Les bons maîtres, ce furent les pères de l’Europe, Jean Monnet, Étienne Hirsch. Les bons lieux, le syndicalisme, le christianisme social, le mouvement du Sillon de Marc Sangnier, la réflexion sur la Nouvelle société avec Jacques Chaban-Delmas, ou encore le club Jean-Moulin. Il est rare de passer de ces lieux à la politique directe. Delors l’a fait » [4]. Passons sur des personnes évoquées ici et sur lesquelles nous nous sommes exprimés (notamment dans La Raison) mais relevons cet hommage à Marc Sangnier.


Avec Jaurès ou avec l’avocat de son assassin, qualifié de « bon maître » par François Hollande, il faut choisir.


A ce point du débat, on doit mentionner la photo falsifiée de Jaurès, dans la plus honteuse tradition des photomontages staliniens, au meeting du Pré Saint-Gervais où le drapeau rouge de Jaurès est remplacé par un drapeau européen. Cet exploit eut lieu lors du référendum de 2005, avec le succès que l’on sait, par ailleurs.


A l’issue de son dernier livre ( Pour en finir avec le vieux socialisme… et être enfin de gauche ), Manuel Valls évoque le débat Jaurès / Clemenceau à la Chambre des députés de juin 1906 et il indique que ses préférences vont vers le second.


Gilles Candar, certainement le meilleur spécialiste de Jaurès, écrit à ce sujet et je me contente de reprendre tout au long sa réponse :


« En un sens, historien de la période, je pourrais me réjouir de cet intérêt pour des controverses un peu anciennes. J’hésite à le faire. De toute évidence, Manuel Valls ne veut pas proposer une lecture nouvelle des débats entre socialistes et radicaux au début du siècle, il choisit un prétexte pour dire que les socialistes doivent rompre avec leurs traditions, leurs réflexes, leur mémoire, et s’inventer un nouveau passé… Je ne suis pas sûr que les références imprécises et vagues auxquelles est contraint Manuel Valls l’aident dans sa tâche, ni que celle-ci soit nécessaire ou souhaitable.


Prendre au mot Manuel Valls pourrait s’avérer cruel : de quoi est-il question dans ce fameux débat de 1906 ? Les mineurs se sont mis en grève, après la catastrophe de Courrières. Onze cent victimes environ, catastrophe nationale qui pose le problème de la sécurité, du profit et des vies humaines. Vingt mille soldats sont envoyés dans le Nord-Pas-de Calais pour reprendre le contrôle de la situation. C’est le moment clef qui voit Clemenceau, champion de la gauche radicale et ardent dreyfusard, se muer en « premier flic de France », bientôt « le Tigre », ministre de l’Intérieur efficace et promoteur de ce que je proposerais d’appeler « une gauche d’ordre ». En ce même printemps 1906, Clemenceau, « le briseur de grèves » pour reprendre une expression de Jacques Julliard (Clemenceau briseur de grèves, Julliard/Gallimard « archives », 1965), mate aussi un mouvement social chez les postiers : ces fonctionnaires ne sauraient avoir le droit de faire grève, bloque le déploiement syndical du 1er mai en plaçant Paris dans une sorte de « petit état de siège » (45 000 soldats contrôlent la capitale avec de nombreuses réquisitions militaires) tandis que le secrétaire général de la CGT, Griffuelhes, est arrêté et poursuivi pour complot contre la sûreté de l’État, en compagnie de quelques militants monarchistes (cf. Frédéric Monier, Le Complot dans la République, La Découverte, 1998).


C’est contre ce comportement assurément nouveau de la part du pouvoir radical, qui tranche en tout cas avec celui des années du Bloc des gauches, que s’élèvent Jaurès et les socialistes. Jaurès n’est pas du côté des nuées et des vues générales. Certes, il a un projet d’ensemble pour la société, il croit alors en la nécessité de la socialisation de la propriété, ce qui n’est peut-être plus notre cas, du moins plus selon les mêmes modes. Mais c’est aussi un homme de réalisations, de réforme, d’action quotidienne… Il l’a prouvé, dans l’affaire Dreyfus, et tout récemment en contribuant largement au vote de la loi de séparation des Églises et de l’État (sans doute davantage que Clemenceau, mais là aussi, il faudrait un vrai débat, forcément plus long et complexe…). Il veut fonder le débat politique sur des bases rationnelles, librement et largement discutées. Il demande pour l’heure une autre politique sociale : les retraites ouvrières et paysannes, enfin ! l’impôt sur le revenu, etc. Clemenceau ne croit guère dans les « masses », il a une conception élitaire de l’humanité, beaucoup plus individualiste. Il est davantage l’homme des « coups », parfois efficaces : il va être un « grand ministre de l’Intérieur » et il gagne en mai 1906 les élections législatives grâce à sa posture répressive et ses habiletés tactiques.


Mais après ? Le programme social (retraites, journée de dix heures, réforme fiscale, contrats collectifs…) est évacué ou du moins remis en position marginale. L’essentiel est la gestion et surtout l’ordre… Eh bien, dans la mémoire de la gauche, cette période (1906-1909) dominée par Clemenceau a peu compté, ou alors comme un contre-exemple. Je ne crois pas qu’il y ait intérêt à la ressusciter et à s’en inspirer. En revanche, Jaurès, Sembat, Guesde, les socialistes et les syndicalistes du début du siècle, s’ils ne peuvent fournir les solutions concrètes pour les programmes du XXIe siècle, d’autant que leurs messages n’étaient pas univoques, ni immuables, restent nos références par leur volonté d’émancipation, leur courage et leur patience, leur quête de vérité, au quotidien comme par leurs conceptions d’ensemble (les cathédrales ont aussi besoin d’architectes, sinon l’effondrement menace…). Peut-être par cet excès d’optimisme que certains prêtaient à Jaurès, j’ai la faiblesse de croire qu’en y réfléchissant mieux, Manuel Valls se rapprochera des bancs socialistes de l’hémicycle en 1906 et finira par entendre Jaurès. ».


Même la laïcité est mise à mal : critiquant notre ami, Philippe Forget, auteur de Du citoyen et des religions , Bruno Poucet, dans le numéro de juin 2014 de L’OURS (Office Universitaire de Recherche Socialiste) qui nous avait habitué à une autre qualité écrit « la loi de Séparation de 1905…affirme au contraire la reconnaissance publique du fait religieux ». Dans quel bénitier Poucet a-t-il péché cela ? L’article 2 de la Loi de 1905 stipule l’exact inverse « la République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte ». Tout ceci au nom de Jaurès, inspirateur et défenseur de la Loi de 1905.


Alors, contre tous les calomniateurs et tous les faussaires, d’hier et d’aujourd’hui, la Libre Pensée crie « Vive Jean Jaurès ! »


Jean-Marc Schiappa – Président de l’IRELP (Institut de Recherche de la Libre Pensée

 

Pour écouter ou réécouter l’émission

 

[1] Ces citations sont tirées de Fr. Fonvielle-Alquier, Ils ont tué Jaurès ! 1968.

[2] V. Peillon, La Révolution française n’est pas terminée , Seuil, 2008, p. 72.

[3] Le Procès de l’assassin de Jaurès , pp. 237 et suivantes.

[4] Cité par E. Fottorino, Les héritiers de la République, 2012

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