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Fédération de la Libre Pensée des Alpes-Maritimes

Association de recherche philosophique et d'action sociale - Adhérente à la fédération nationale de la Libre Pensée - Ni dieu, ni maître ! A bas la calotte et vive la Sociale !

Publié le par librepensee06.over-blog.com
Publié dans : #Documentation LP 06

40 ans après la loi sur l’IVG, il nous appartient de rendre un hommage particulier au docteur Fabre  en publiant sur notre blog l’article qui lui est consacré dans le dernier numéro de "L’idée libre".   Rendre cet hommage au docteur Fabre c'est pour nous, libres penseurs des Alpes-Maritimes, notre façon de remercier sa veuve, qui habite Grasse et qui nous a fait don d'une partie de sa bibliothèque avec  notamment le tapuscrit de son livre "L’Église catholique face au fascisme et au nazisme"

Henri Fabre et l'ouverture du premier planning familial

Henri Fabre et l'ouverture du premier planning familial

par Jean-Marc SCHIAPPA

 

Le docteur Henri Fabre est connu (mal) pour avoir été libre-penseur et aussi pour avoir ouvert le premier centre de Planning familial à Grenoble en 1961. Il faut en dire plus.

 

Qui était le docteur Fabre ? 1

 

Le décès récent, le 23 janvier 2012, du docteur Henri Fabre, fondateur à Grenoble en 1961 du premier centre du Planning familial, une révolution pour des millions de femmes, et qui donc a été un personnage considérable à ce titre, nous permet de revenir sur un point souvent maltraité. Il arrive ici ou là de lire que « Fabre était un militant du Parti communiste ». Peu importe où. Les choses sont plus complexes que cela. Henri Fabre a été, comme beaucoup, un militant du Parti communiste français de 1941 à la Libération.

 

Il rompit avec ce dernier et se présenta aux législatives de 1946 en Isère sur une liste du Parti communiste internationaliste (trotskyste), en liaison avec d'autres militants du département ayant rompu avec le PCF et ayant rejoint également la IVe Internationale, tels les vétérans Raffin-Dugens, Martel et Martin.

 

Les sources de l'époque, les témoignages, les travaux des Jacques Derogy chercheurs sur l'appartenance de Fabre à la IVe Internationale, au moins, pour un temps, abondent... On peut lire, par exemple, « Henri Fabre est un ancien résistant, adhérent au Parti communiste en 1941, puis présent sur une liste trotskiste aux élections législatives de  1946. Il s'investit également dans la Libre Pensée, association rationaliste »2. Et à l'ouverture du premier centre du Planning, le docteur Fabre n'était plus membre du Parti communiste.

 

Le contexte3

 

C'est la loi du 29 juillet 1920 tendant à « réprimer la provocation à l'avortement et la propagande anticonceptionnelle » qui organise la politique étatique sur la question en cause. Quelle est la position de l'Église ?

 

L'encyclique Casti Connubii du pape Pie XI (le même qui fut responsable des Concordats avec Mussolini et avec Hitler, concordats toujours en vigueur, même amendés) du 31 décembre 1930 donne le la : « Puisque l'acte du mariage est, par sa nature même, destiné à la génération des enfants, ceux qui, en l'accomplissant, s'appliquent délibérément à lui enlever sa force et son efficacité [son but], agissent contre la nature.... Aussi ne faut-il pas s'étonner de voir les Saintes Écritures attester que la divine Majesté déteste au plus haut point ce forfait abominable, et qu’ elle l'a parfois puni de mort, comme le rappelle saint Augustin : "Même avec la femme légitime, l'acte conjugal devient illicite et honteux dès lors que la conception de l'enfant y est évitée. C'est ce que faisait Onan, fils de Judas, ce pourquoi Dieu l'a mis à mort... »

 

Avec le baby boom, une certaine évolution se fait jour. Si la presse qualifiée de gauche, à partir d'octobre 1955, publie un certain nombre d'articles (Libération, France-Observateur, L'Express, par exemple), un tir de barrage vient de la direction d'un Parti affirmant, pourtant, la défense des exploités et des opprimés.

 

Jacques Derogy, très proche du Parti Communiste Français, adresse son livre Des enfants malgré nous dans lequel, ayant rendu compte de cas dramatiques d'avortements, il demande la possibilité d'une « véritable régulation des naissances » à Maurice Thorez, historique dirigeant du PCF de 1931 à 1965. La dédicace, chaleureuse, et des plus politiquement appropriée sur le fond, s'achève ainsi : « Avec le sentiment de contribuer modestement à la libération de la femme qui ne s'achèvera que dans le communisme ». Hélas, pour Derogy (et pour bien d'autres) sur cette affaire - et sur d'autres, Thorez se situe du côté de l'ordre.

 

Le 1er mai 1956, Jacques Derogy reçoit une lettre brutale du même Thorez, Secrétaire général du Parti communiste français, publiée aussitôt dans L'Humanité : « Je ne pense pas que votre ouvrage contribue à libérer la femme ni à servir le communisme, ... Devant les théories barbares du néo-malthusianisme américain, vous, camarade Derogy, n'éprouvez aucun sentiment d'indignation, aucune colère ... Tout en stigmatisant les lois répressives de la bourgeoisie qui frappent surtout les malheureux et en réclamant leur abolition, les communistes condamnent les conceptions réactionnaires de ceux qui préconisent la limitation des naissances et cherchent ainsi à détourner les travailleurs de leur bataille pour le pain et le socialisme ». Et la réponse se termine ainsi : « Comme votre livre contribue à propager des illusions que notre Parti communiste n'a cessé et ne cessera de combattre, vous ne me tiendrez pas rigueur si cette lettre est publiée. Il ne nous semble pas superflu de rappeler que le chemin de la libération de la femme passe par les réformes sociales, par la réforme sociale, et non par les cliniques d'avortement ».

 

Le 4 mai, Jeannette Vermeersch, épouse de Thorez et dirigeante de premier plan, avait déclaré, dans une conférence faite devant le groupe parlementaire du PCF à l'Assemblée nationale : « Le birth control est dirigé non seulement pour couvrir les crimes du capitalisme, non seulement dirigé contre les travailleurs et pour la justification du colonialisme. Il est un grave danger pour la nation ».

 

Le 9 mai, Maurice Thorez intervient devant le Comité central du parti et condamne à nouveau « les théories anarchisantes du néo-malthusianisme ». Parlant de la position favorable au contrôle des naissances qui était celle de son parti avant la Seconde guerre mondiale, il ajoute : « C'était une faute, et est-ce parce que nous avons commis une faute, il y a vingt-cinq ans, que nous devrions maintenant persister ? »

 

Le 25 mai 1956 une proposition de loi est présentée par les députés PCF. Ils demandent que soit autorisé dans certains cas l'avortement thérapeutique. Ils estiment que, « lorsqu'une femme mariée, déjà mère de trois enfants, est en état de santé déficient ou constitue un cas social, lorsqu'une femme seule se trouve dans une situation constituant un cas social, elle peut recourir à l'avortement thérapeutique pour interrompre sa grossesse ». On ne saurait nier plus fermement le droit des femmes à disposer de leur corps.

 

C'est l'époque où la direction du PCF par J. Vermeersch réclame des « femmes aux hanches fortes ». Certains historiens considèrent que cette offensive est une réponse aux questions posées par la Révolution hongroise dont la répression par l'URSS est soutenue par le PCF. Hélas, la Révolution hongroise commence en octobre ... Ce n'est pas pour des raisons tactiques de problèmes internes que la direction du PCF se situe contre le droit à l'avortement, mais pour des raisons de défense de l'ordre international. Préoccupation que partage la hiérarchie catholique.

 

Au début de mars 1957, les cardinaux et archevêques de France tiennent une assemblée à Paris et prennent position sur le contrôle des naissances : « Doivent être réprouvées toutes les manœuvres qui, par procédés contraceptifs ou produits stérilisants, ont pour but d'entraver artificiellement la venue au monde des enfants ». Il y a entre ces deux organismes une véritable coopération.

 

Henri Fabre et Grenoble

 

« Le premier centre est inauguré le 10 juin 1961 à Grenoble, en présence du docteur Weill Halle, du docteur Fabre et du professeur Pascal »  Dans son rapport au Congrès national de la Libre Pensée de 1964, Fabre précise « nous avions... soigneusement tenu secrète cette inauguration jusqu'au dernier moment, et ce fut une surprise totale ». Ce rapport est le moment clé du Congrès et il va être ensuite diffusé sous forme de brochure sous le titre « la position de l'Église face au Planning familial ».

 

La véhémence des cléricaux est à la hauteur de leur surprise et de leur défaite. Ils utilisent « l'argument moral ». Fabre commente « cet argument moral, nous allons le retrouver sous la plume du R.P. Naidenoff dans l'hebdomadaire Peuple Libre du 3 février 1962. Le jésuite Naidenoff n'est pas un imbécile puisqu'il a été choisi par ses frères en religion pour diriger la revue internationale Missi. Voici pourtant ce qu'il écrit : l'idée que, par suite de difficultés de logement ou des raisons économiques, il sera difficile d'élever les enfants, ne vient même pas à l'esprit, car la famille, si misérable soit-elle, est tout de même. Même si l'enfant meurt de faim, il mourra entouré de tendresse, ce qui est mieux que de mourir anonymement avant la naissance. Le traumatisme, la blessure morale de la contraception est autrement plus grave ; l'enfant meurt de malnutrition ; mais son souvenir restera comme un petit éclair de lumière fugace et un bonheur passager mais un vrai bonheur. Que reste-t-il après la contraception, après l'avortement ? »

 

Rappelons que les jésuites sont considérés comme la fraction la plus « à gauche » de l'Église. On comprend pourquoi Fabre parle de « nausée » à la lecture de ces lignes. Fabre publie d'autres éléments de la contre-offensive cléricale. Ainsi, en décembre 1961, « devant la campagne démoralisante entreprise par les partisans des méthodes anticonceptionnelles, les Associations Familiales Catholiques, opposées à l'abrogation de la loi de 1920, demandent aux Pouvoirs Publics de prendre des mesures énergiques contre la licence des rues, de la presse, du cinéma et de la télévision qui exacerbent la sexualité... d'appliquer les dispositions législatives et réglementaires en vigueur... de faire respecter la loi par ceux qui la bravent ouvertement », ce que Fabre qualifie « cet élégant appel à la Police ».

 

Le docteur Paul Chauchard écrit dans Témoignage chrétien (à la réputation de « gauche », ne l'oublions pas) du 6 juillet 1962 en ces termes : « Quoique célibataires, les ecclésiastiques spécialistes de la continence connaissent mieux le problème que les libertins ; quoique hommes, ils comprennent mieux la femme que les névrosés du féminisme qui veulent la masculiniser ». Le Conseil de l'Ordre des médecins, le gouvernement gaulliste, en un mot la réaction en son sommet se mobilise également.

 

Évolution ou adaptation ?

 

Mais à partir de 1964 se dessine un changement tactique. J. Mossuz explique que le pape Paul VI déclare le 23 juin 1964 que l'Église « étudie ce problème extrêmement grave en collaboration avec de nombreux savants ». Onze Pères vont intervenir au Concile, dans le sens d'un plus grand libéralisme, et parmi eux trois cardinaux. S.B. Maxi-mos IV, patriarche grec melchite, déclare le 30 octobre : « La régulation des naissances pose un problème énorme et urgent. Il y a aujourd'hui sur ce point une crise dans la conscience chrétienne. Cette crise se traduit par un décalage entre la doctrine officielle d'un très grand nombre de foyers chrétiens. Parmi ces foyers, il en est qui sont acculés soit à la rupture avec l'Église, soit à vivre dans un état d'angoisse perpétuelle parce qu'ils ne voient pas comment concilier une vie conjugale normale avec les exigences de leur conscience...

 

Ne faut-il pas revoir les positions officielles de l'Église à la lumière des sciences et des découvertes modernes ? » Il s'agit de manœuvrer pour garder le contrôle de la population, car un sondage indique que 65% des femmes catholiques interrogées déclarent avoir employé des méthodes contraceptives interdites par l'Église. Le cardinal Alfienk, archevêque d'Utrecht, pose la question, au nom de 21 évêques : « Dans les conflits de la vie conjugale, la continence complète ou périodique serait-elle l'unique solution efficace à tous égards du point de vue moral et chrétien ? Il importe que l'Église arrive à une certitude véritable pour pouvoir libérer les consciences ». « Le Concile n 'apportera rien de plus ferme, mais la question a du moins été posée » commente J. Mossuz.

 

De même, la direction du Parti communiste s'exprime ainsi en janvier 1965, par Jeannette Thorez-Vermeersch : « Les avis sont presque unanimes, y compris ceux des partisans du planning familial, pour considérer que la crainte de la maternité est due pour l'essentiel aux difficultés économiques et sociales... C'est dans cet esprit que les communistes ont été les seuls à déposer un projet de loi visant à l'abrogation des lois réprimant l'avortement et la propagande anticonceptionnelle ».

 

Cette revendication sera l'un des chevaux de bataille lors de la campagne électorale pour l'élection présidentielle de 1965 par la prise de position de François Mitterrand. « Cependant le Planning Familial, dont on n'a jamais autant parlé depuis sa création, est de son côté très actif, à la fois pour rectifier certaines appréciations de ses adversaires et pour rappeler ses efforts entrepris dans le sens d'une solution du problème depuis dix ans. Le 18 novembre 1965, les trois prix Nobel de médecine, les professeurs François Jacob, André Lwoff et Jacques Monod, acceptent la présidence du comité d'honneur du Mouvement Français du Planning Familial (MFPF).

 

Enfin, le mercredi 23 février, le MFPF célèbre au Palais de Chaillot son dixième anniversaire. » « Un fait reste indiscutable : la campagne présidentielle a marqué une étape essentielle dans la diffusion du problème auprès de l'opinion. » Mais si cela est vrai, on ne peut négliger dans cette évolution de l'opinion le rôle du Congrès national de la Libre Pensée en 1964 et, plus particulièrement, le rapport du docteur Fabre, notre camarade.

Jean-Marc Schiappa, Président de l'Institut de Recherche et d'Étude sur la Libre Pensée

 

Notes :

1               Jean-Marc Schiappa, « Concernant le docteur Henri Fabre », in Cahiers du     Mouvement Ouvrier, n° 56, pp. 127-128.

2               Caroline More, « Sexualité et contraception vues à travers l'action du mouvement

français pour le planning familial de 1961 à 1967 » in Le mouvement social, 2004, n°

2, pp.77-95.

3               J. Mossuz « La régulation des naissances : les aspects politiques du débat » in Revue française de science politique, n°5, 1966. pp. 913-939. Article essentiel auquel nous devons beaucoup.

 

 

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