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Fédération de la Libre Pensée des Alpes-Maritimes

Association de recherche philosophique et d'action sociale - Adhérente à la fédération nationale de la Libre Pensée - Ni dieu, ni maître ! A bas la calotte et vive la Sociale !

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Publié dans : #Documentation LP 06
Le commandant Frèdéric Henri Wolff (1869-1914) comandant le 4e bataillon du 36e régiment d'infanterie coloniale, il fut le premier "fusillé pour l'exemple" de la Grande Guerre le 1er septembre 1914 au abords du village de Remenoville.

Le commandant Frèdéric Henri Wolff (1869-1914) comandant le 4e bataillon du 36e régiment d'infanterie coloniale, il fut le premier "fusillé pour l'exemple" de la Grande Guerre le 1er septembre 1914 au abords du village de Remenoville.

1er septembre, date anniversaire de l'exécution du premier militaire fusillé pour l'exemple.

Voici son histoire:

 

(source: La nouvelle revue lorraine n°27 août/septembre 2014)

 

L'été 1914 en Lorraine fut le théâtre de terribles combats. L'histoire officielle, voire formatée, occulte que le général Foch a débuté la guerre par une défaite à Morhange, même si son XXe corps est loin d'avoir démérité, Son chef d'alors, le générai de Castelnau, commandant la IIe armée, a su ordonner à temps la retraite pour ne pas connaître une débâcle dont les conséquences auraient pu changer le cours de la guerre. Sa décision courageuse et sa stratégie lui ont permis de remporter la première victoire française lors de la bataille de la « trouée de Charmes ». Néanmoins, les historiens ont du mal à admettre que, si le front de Lorraine avait cédé, la bataille de la Marne n'aurait pas eu lieu et la route de Paris aurait été ouverte. La petite histoire, quant à elle, a presque oublié que le premier  fusillé pour l'exemple » de la Grande Guerre a été jugé et exécuté en Lorraine le 1er septembre 1914 dans le village de Remenonville, Les coloniaux débarquent en Lorraine le 8 août 1914, alors que la IIe armée du général de Castelnau s'apprête à entamer sa marche en avant vers la Lorraine annexée, le 36e régiment d'infanterie coloniale se regroupe à Saint-Pierre d'Albigny, au cœur de la Savoie. Il appartient à la 74e division de réserve destinée à opérer sur l'hypothétique Front des Alpes si l'Italie s'allie à l'Allemagne. Les soldats coloniaux s'entraînent sereinement loin de la bataille. Ils sont originaires de la vallée du Rhône, de Savoie, mais aussi d'Auvergne, notamment du Cantal. Dans ses souvenirs, Auguste Bourgeon1, alors adjudant-chef à la 19e compagnie du 36e colonial, soulignera l'optimisme et l'insouciance entretenus par les responsables politiques et militaires : «... Les communiqués nous annoncent succès sur succès, de nos cavaliers en particulier qui, un peu partout, sabre au clair, mettent en fuite les formations ennemies... Dans nos cantonnements savoyards, loin de la bataille, trompés par les communiqués tronqués de M. Messimy (ministre de la guerre2 ), nous voyons la fin de la guerre sans même y prendre part, notre rôle devant se borner à faire de l'occupation en Allemagne (réflexion de notre capitaine3 à la popote). »

Personne n'imagine alors que dans  l'Est de la France, une tragédie se joue à Morhange et à Dieuze les 19 et 20 août 1914. Pourtant, elle scelle le destin des coloniaux lorsque l'Italie décide de rester neutre et de ne pas s'allier à l'Allemagne. Le danger étant écarté sur les Alpes, la 74e division devient disponible pour un autre front, celui de la IIe armée qui vient de subir une défaite en Lorraine annexée avec de lourdes pertes humaines. Le 20 août 1914, le 36e colonial embarque à la gare de Montmélian. Sur le papier, il aligne plus de 2000 hommes répartis dans deux bataillons. Il est commandé par le lieutenant-colonel Charles Mouret, fils d'un couple de bouchers de Carpentras dans le Vaucluse. Ses états de service égrènent les noms des colonies où il a baroudé, du Tonkin à Afrique-Occidentale Française. Les 21 et 22 août, le 36e colonial débarque de nuit à Bayon et à Charmes. En quelques heures, il passe de la sérénité savoyarde à la tourmente guerrière qui secoue la Lorraine. Il cantonne pratiquement sur les bords de la Moselle, près du village de Lorey, où il organise une position défensive sur les hauteurs. Des tranchées sont creusées tandis que vers l'est le canon tonne vivement. Des rescapés de la bataille de Dieuze qui viennent de marcher jour et nuit, en abandonnant leurs équipements, voire leurs armes, font un récit apocalyptique. Ils décrivent une « boucherie » face à un adversaire invisible et puissant qui a démoli leurs régiments avec une artillerie de gros calibre et de nombreuses mitrailleuses. Les colonnes de soldats défaits, originaires du Sud de la France, offrent une vision démoralisante. Auguste Bourgeon se souviendra : «...A la nuit tombante, une dizaine de rescapés du combat de Dieuze se présentent au cantonnement en nous disant : "Voilà tout ce qui reste de notre régiment". Ces hommes sont du 112e de ligne (Toulon), du 15e corps (Marseille). » Les réservistes, encore civils il y a tout juste trois semaines, sont d'un coup plongés dans l'univers de la guerre. Ils vont devoir stopper les déferlantes de soldats allemands lancés aux trousses de la IIe armée dont les derniers éléments se regroupent sur les rives de la Moselle, obstacle naturel que l'ennemi ne doit pas franchir.

 

La gare d'Einvaux

Le commandant Frédéric Henri Wolff est d'origine alsacienne. Il est né à Colmar le 4 juin 1869, d'un père sous-lieutenant au 69e régiment d'infanterie de ligne. Tout jeune, il a baigné dans l'univers militaire en fréquentant d'abord le lycée du Prytanée de La Flèche dans la Sarthe de 1882 à 1889, avant d'intégrer Saint-Cyr d'où il est sorti officier. Spécialisé « télégraphiste colonial », il a fait campagne au Sénégal, en Cochinchine et en Annam. Ses notes sont très variables, voire contradictoires. Certaines décrivaient un officier servant avec « mollesse, renfermé et dépressif », d'autres parlent d'un homme « intelligent sur lequel on peut compter ». Néanmoins, si son intérêt pour la technique est indéniable, il lui est tout de même reproché de « négliger ses obligations militaires ». Un supérieur a même été jusqu'à écrire qu'il « devait apprendre à commander une compagnie ». Toujours est-il qu'à la déclaration de la guerre au début du mois d'août 1914, il a été placé à la tête de quatre compagnies constituant le 4e bataillon du 36e régiment d'infanterie coloniale. Comme la troupe qu'il a sous sa coupe, le commandant Wolff n'est plus tout jeune. Âgé de 45 ans, il commande une grande majorité de trentenaires. Pour l'époque, compte tenu des conditions de vie et de l'avancée de la médecine, l'âge revêt une grande importance car les hommes sont beaucoup plus marqués que de nos jours. Pour les cadres et les soldats de métier, l'expérience du combat se résume à des escarmouches dans les colonies, contre des peuplades peu armées ne sachant pas vraiment manœuvrer. Rien à voir avec la machine de guerre allemande qui dispose de canons et de mitrailleuses d'autant plus dévastatrices que la tactique de l'armée française est audacieuse, basée sur l'insensée offensive à outrance qui préconise de foncer sur l'adversaire en recherchant le corps à corps.

Le 25 août 1914, les marsouins du 36e délaissent leurs tranchées pour être engagés dans la contre-attaque décrétée par le général de Castelnau, Ils quittent le bois de Lorey et se portent à l'ennemi. Dans les vergers, ils cueillent les mirabelles qui garnissent les branches surchargées sous lesquelles ils passent, tandis que l'artillerie française pilonne les lignes adverses en avant, vers l'est. À l'approche de la gare d'Einvaux, ils connaissent un baptême du feu d'une violence inouïe : l'artillerie et les mitrailleuses allemandes sévissent en déversant une grêle de projectiles. Dans un premier temps, le bataillon du commandant Wolff bouscule l'adversaire avant de rebrousser chemin avec de lourdes pertes. Au pont de la route Einvaux - Méhoncourt en contrebas de laquelle s'étire la voie ferrée, l'adjudant-chef Bourgeon est aux premières loges : «... Nous nous arrêtons en arrière de la route, la droite de la compagnie appuyée au pont ; les hommes sont couchés dans les fossés. Les Bavarois, chassés par le bataillon Wolff, occupaient le fossé opposé qu'ils avaient commencé d'aménager pour tireurs à genoux. Leur ligne est jalonnée par leurs morts, d'ailleurs peu nombreux, mais surtout par une très grande quantité de cartouches, chaque tireur ayant abandonné plusieurs chargeurs... Le bataillon Wolff a échoué devant la briqueterie... »

Le 5e bataillon du commandant Guillermin, à laquelle appartient l'adjudant-chef Bourgeon, s'élance à l'assaut de la gare pour appuyer celui de Wolff. Mais il subit également des pertes et ne peut progresser. Blessé d'une balle à la cuisse, le lieutenant colonel Mouret se tient sur le pont, adossé au parapet. Il voit ses marsouins approcher de la lisière d'un bois truffé de mitrailleuses qui les rejettent en arrière. L'adjudant-chef Bourgeon écrira : «... L'élan est brisé net dès les premiers pas ; les survivants terrifiés reviennent en désordre, jetant la panique en criant ce que l'on ne leur a pas appris, "Sauve qui peut !" Comme un torrent impétueux, ils balaient le pont, bousculant leur colonel blessé, impuissant face à ce lamentable spectacle une heure avant sa mort. A ce moment, un obus tombe en pleine masse ; le colonel est frappé par un éclat à la poitrine. » Comme à Dieuze, la panique s'est emparée des hommes encadrés par des officiers tout aussi surpris, parfois désorientés pat les événements. Pour le général Durupt, chef de la l47e brigade à laquelle appartient le 36e, la déception est immense ; il est hors de lui. Il attendait beaucoup de l'infanterie coloniale, troupe d'élite qui s'est battue sous bien des deux. Depuis son observatoire, il crie aux officiers : « Des coloniaux, c'est une honte ! » Un sous-officier, le sergent-major Lacouraye, se dresse alors et se croit obliger de lancer : « Mon général, le commandant Wolff a voulu se rendre aux Allemands. » Le bouc-émissaire est désigné. Pourtant, cet épisode tragique est similaire à bien d'autres connus les jours précédents à Morhange et à Dieuze dans d'autres régiments. Mais cette fois, le contexte est différent.  Un article « assassin » paru la veille dans le journal Le matin va engendrer de graves conséquences. À Paris, la première défaite enregistrée en Lorraine a déchaîné les passions : on ne comprend pas pourquoi l'armée française a dû battre en retraite. La plupart des hommes politiques se voilent la face. Convaincus de la supériorité de leur armée et de sa stratégie, ils ne trouvent qu'une explication : certaines troupes ont été défaillantes, plus particulièrement celles du Midi réputées plus laxistes. Le 15e corps, qui s'est battu à Dieuze, est montré du doigt sans que personne ne remette en question la folle stratégie de l'offensive à outrance et ne veuille admettre que l'adversaire dispose d'un armement moderne.

L'onde de choc s'est propagée jusqu'en Lorraine où il s'agit d'arrêter l'ennemi, puis de le repousser coûte que coûte. Dans l'opinion publique, on pense que les défaites de Morhange et de Dieuze sont imputables à de mauvaises troupes ayant battu en retraite face à l'ennemi. Des lors, le contexte est propice pour faire des exemples.

 

Mis aux arrêts sur le champ de bataille

Le journal des marches et opérations du 36e régiment d'infanterie coloniale relate la suite des événements sans épargner le commandant Wolff, en le mettant nommément en cause. Il en est de même dans celui de la 147e brigade d'infanterie. Néanmoins, en parcourant ces documents officiels, on peut se demander s'ils reflètent la stricte vérité. L'objectivité semble avoir été devancée par des impératifs qui, de nos jours, nous échappent. À l'époque, la censure sévissait jusque dans le courrier des soldats à leurs familles, mais aussi dans la rédaction de certains rapports. Le fait d'imputer un échec à une seule personne, alors que la panique a été générale, apparaît grotesque et injuste. En milieu d'après-midi, le général François Eugène Durupt, commandant la brigade, patiente dans un champ, sur le bord d'une route non loin du village de Méhoncourt, Agé de 67 ans, c'est un Lorrain né sur les rives de la Mortagne, à Rambcrvillers où son père était cloutier. Il a participé à la précédente campagne contre l'Allemagne comme lieutenant d'infanterie, mais pas aux nombreuses conquêtes coloniales de la France. Non loin, la bataille gronde. Les combats acharnés ont tourné à l'avantage de l'armée française qui a stoppé la progression des Allemands dans un espace que les stratèges désignent sous le nom de « trouée de Charmes ». Le visage grave, le général Durupt détaille le cavalier qui galope à travers champs. Maigre, le teint halé et la poitrine couverte de décorations, le commandant Wolff immobilise son cheval. Il plante ses yeux fiévreux dans ceux du général avant de le saluer réglementairement. Durupt reste de marbre, indiffèrent en apparence, tandis que l'officier qu'il a convoqué le surplombe bien malgré lui du haut de sa monture. L'échange verbal est bref, tendu et bouleversant. Fébrile et hésitant, Wolff assume tandis que le général s'indigne. Un officier de gendarmerie s'approche alors. De ses mains tremblantes, le commandant lui remet son équipement avant de le suivre vers un fourgon dans lequel il disparaît.

Ce 25 août, Wolff a doublement joué de malchance. Un officier de l'état-major du général de Castelnau, venu en liaison, a eu vent de cette affaire, par hasard. Lorsqu'il a rencontré les rescapés du 4e bataillon, le capitaine de Cointet a été confronté à des hommes qui mettaient en cause leur chef. Néanmoins, si l'on décrypte ses souvenirs, il note qu'il a trouvé un groupe désœuvré et démoralisé à proximité du cimetière d'Einvaux. Est-ce que la vue d'un officier portant le brassard de l'état-major de la IIe armée a amené certains à se disculper en accablant le commandant Wolff absent ? Toujours est-il qu'à l'arrivée de Cointet aucun officier n'était présent : « il me fut impossible de joindre le commandant, ni de me faire indiquer où il se trouvait. Il avait disparu et il semblait qu'aucun capitaine ne l'avait encore remplacé. » Après avoir informé tout ce monde de la situation sur le terrain, le capitaine de Cointet a appelé les officiers soudainement réapparus à reprendre en mains les hommes.

Condamné à mort le 1er septembre 1914 par un conseil de guerre avec dégradation, rayé des cadres de la Légion d'honneur, le commandant Frédéric Henri Wolff est fusillé le jour même du jugement à 18h30 pour « capitulation en rase campagne et provocation a la fuite en présence de l'ennemi ». Le peloton désigné pour la besogne, et devant lequel il faut le traîner, est fourni par le 36e régiment d'infanterie coloniale. Wolff est exécuté à Remenonville, au lieu-dit « Le Royzieu », non pas à l'aube mais en début de soirée sous un ciel grisonnant, presque en deuil. Inhumé sur place, le corps sera exhume clandestinement quelques mois plus tard, sans doute à l'initiative de son épouse. Wolff a été fusillé pour l'exemple. Il ne s'est pas vraiment défendu alors que, sur ce vaste champ de bataille, il n'a pas été le seul à « faiblir ». D'ailleurs, peut-on réellement parler de défaillance ? Dans le même régiment, le capitaine Pêcheur, commandant la 19e compagnie, avait la réputation d'être intransigeant. Il s'est joint au torrent de fuyards et a regroupé trois de ses sections dans le village d'Haigneville, avant de les abandonner au  lieu de repartir au combat. 11 a été arrêté le lendemain alors qu'il tentait de se procurer des effets civils ; il a été condamné à cinq ans de prison. Livrés à eux-mêmes, certains de ses hommes ont pillé quelques maisons du village de Méhoncourt...

 

Faut-il réhabiliter le commandant Wolff ?

La guerre s'est prolongée durant quatre longues années. Le commandant "Wolff, que l'histoire considère comme le premier fusillé pour l'exemple de la Grande Guerre, a laissé une veuve, un orphelin et une famille effondrée. Son père, âgé de 77 ans en 19 14, a du vivre avec cette terrible blessure, Également natif de Colmar, il s'était engagé dans l'armée comme soldat de 2e classe. Il avait gravi tous les échelons, fait longuement, campagne en Algérie et contre l'Allemagne en 1 870. Il avait terminé sa carrière avec le grade de commandant, comme chef du bureau de recrutement à Auxerre où il est décédé en 1925. Le 6 janvier 1933, un avocat à la cour d'appel de Paris consuma un dossier pour obtenir la réhabilitation du commandant Wolff. Mais la procédure fut abandonnée.

Quarante ans plus tard, alors qu'une seconde guerre a encore opposé la France à l'Allemagne de 1939 à 1945, L ex-adjudant-chef Auguste Bourgeon, chef de bataillon en retraite, publiera ses souvenirs. Il reviendra sur les combats d'Einvaux le 25 août 1914 au cours desquels il a été blessé. Son témoignage tardif tentera de rétablir une vérité qui, en son temps, aurait peut-être accrédité la thèse selon laquelle le commandant Wolff n'a pas fait preuve de lâcheté face à l'ennemi : « Je dois à la vérité de dire ce qui suit. Je n'aurais pas manqué d'en témoigner devant le conseil de guerre si j'avais été présent lors du jugement. Le commandant Wolff venait de conduire son bataillon à l'assaut. Il avait vu tomber ses hommes par centaines. Une soixantaine de rescapés s'étaient regroupés près de lui. Ces hommes étaient complétement démoralisés et ne cherchaient pas à réagir par leur feu. Il est hon de préciser que nos réservistes, car nous étions un régiment de réserve, voyaient le feu pour la première fois. À ce moment, le commandant Wolff, jugeant la situation désespérée, songea à se rendre. Il l'a dit aux deux officiers présents à ses côtés. Si ceux-ci, plus jeunes, mieux en forme que leur vieux chef, avaient répondu : "Nous ne sommes pas venus ici pour nous rendre", le commandant se serait ressaisi et les hommes aussi. Car il faut dire que le moral était au plus has et que personne ne tirait sur l'ennemi. Au lieu de cette attitude désirable chez des officiers qui, eux aussi, avaient des galons, ils ont simplement répondu ; "Nous allons le demander aux soldats". C'est donc pour ne pas se rendre que les hommes lâchaient leur commandant. Celui-ci âgé les suivait péniblement. C'est à ce moment qu'apercevant le groupe des hommes en fuite je leur criais : "N'abandonnez pas votre commandant". Celui-ci se retournant face à l'ennemi cria aux siens : "Ralliement !". Les hommes alors repartirent en suivant leur chef sur la position qu'ils venaient de quitter. »

Auguste Bourgeon n'hésitera pas à mettre en cause les deux officiers présents aux côtés du commandant Wolff. Lors du conseil de guerre, ils ont accablé leur chef sans doute pour atténuer, voire dissimuler leurs responsabilités en sauvant ainsi leur honneur, leur carrière et peut-être « leur peau ». Durant cet été 1914 en Lorraine, de nombreuses affaires du même type auraient pu mener devant le poteau d'exécution nombre d'officiers français, sous-officiers ou soldats. Wolff a sans aucun doute connu, comme beaucoup, un moment de flottement, certainement amplifié et interprété par d'autres dont l'attitude n'a pas été plus brillante dans un contexte exceptionnel qu'il aurait fallu relativiser. S'il y eut des officiers qui dégainèrent leur revolver pour enrayer un mouvement de panique, d'autres ont estimé que le repli permettrait d'épargner la vie d'hommes condamnés à une mort certaine s'ils s'entêtaient à vouloir affronter, la poitrine en avant, les mitrailleuses allemandes surnommées à juste titre les « faucheuses » tant elles faisaient des ravages. Si, lors de l'assaut qu'il a mené ou du repli, Wolff avait été blessé ou tué, sa mémoire aurait probablement été honorée ; il s'en est fallu de peu...

Toujours est-il que le 36e régiment d'infanterie coloniale a perdu nombre des siens en ce début de guerre. Durant les trois derniers jours du mois d'août, il sera décimé près de Gerbéviller, puis lors d'une attaque en direction de Fraimbois où il sera surpris en formation de manœuvre alors que le brouillard se dissipe soudainement. L'historique officiel, dont on peut discuter la teneur et l'esprit tant il est lisse, précise tout de même que durant la deuxième quinzaine d'août 1914 les pertes ont été évaluées à environ 1 200 hommes dont 400 tués.

Un siècle plus tard, la réhabilitation de ceux que l'histoire à baptisé les « fusillés pour l'exemple » est d'actualité. Nul ne peut nier que, quelque part, ils ont été les victimes de la guerre et qu'ils sont morts pour leur pays qu'ils aimaient tout autant que les autres. Le « cas » du seul officier supérieur passé par les armes durant la Grande Guerre et, qui plus est, sur notre terre de Lorraine, sera peut-être évoqué. S'il est admis qu'un officier doit donner l'exemple, il est également comptable de la vie de ses hommes. Sur un champ de bataille retourné par les obus, dévasté par la mitraille, où la terre est rougie par le sang des combattants, le mot courage peur s'affubler de bien des synonymes dont le sens décontenancerait les plus radicaux et les donneurs de leçon.

 

                                                                       Patrick-Charles Renaud

 

Notes

1. Souvenirs d'un soldat français, par le commandant Auguste Bourgeon,La librairie  française 1955.

2.  Adolphe Messimy, ministre de la Guerre du 27 juin 1911, au i4 janvier 1912 et du 13 juin au 26 août 1914, date à laquelle il a repris du service dans l'armée.

3.Il s'agit du capitaine Pêcheur, comandant  la 19e compagnie.

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